En Bolivie- Miriam Rouleau Perez
PROJET UN « AGUAYO » POUR UN ACCOUCHEMENT SANS RISQUES: Action auprès des mères et des nouveaux nés
Par Miriam Rouleau-Perez, Conseillère en organisation et en santé communautaire, À la Municipalité de Curahuara de Carangas, Bolivie
Photo: Doña Gregoria Calle, sage-femme et guérisseuse et Miriam Rouleau Perez
Je suis arrivée en Bolivie le 3 juillet 2006 pour travailler avec la Municipalité rurale de Curahuara de Carangas, située dans les hauts plateaux andins à près de 4000 mètres d’altitude. Mon mandat est de soutenir les actions en prévention de la santé au sein de la Municipalité, qui compte environ 5000 habitants, afin d’améliorer la santé de la population et leur qualité de vie. Un des enjeux importants touchant la santé est l’accès à l’eau et à l’eau potable. La diarrhée est la première cause de mortalité infantile ici en Bolivie. Et le pays est au 2e rang avec le plus haut taux de mortalité infantile en Amérique, après Haïti.
Depuis Août 2006, je travaille sur le projet en prévention de la mortalité infantile et maternelle « Un Aguayo para un parto sin riesgo: Acción para madres y recién nacidos » (traduction littérale : Un tissu andin (le tissu qu’utilisent les femmes pour porter leurs bébés et qui sert finalement a tout, comme symbole) pour un accouchement sans risques : Action auprès des mères et des nouveaux nés) que nous avons lancé avec les acteurs du Centre de santé et une sage femme et guérisseuse de Curahuara de Carangas.
Depuis le début du projet nous avons mis sur pied un réseau d’acteurs de la santé qui se réunit une fois par mois (acteurs décisionnels et politiques, le maire et les conseillers municipaux, acteurs de la santé traditionnelle, sages-femmes et médecins traditionnels, le personnel du secteur santé professionnel, les autorités autochtones, nous participons aussi les organisations qui appuyons les actions en santé, les écoles, le comité de gestion de l’eau, et autres acteurs intéressés…). Comme toute concertation, elle demande à être soutenue et là, je joue encore un rôle important dans le processus d’appropriation de cette structure pour qu’elle se consolide.
Nous avons aussi entamé une campagne de communication, crée une murale avec des enfants et des jeunes sur le thème de l’Aguayo et de l’enfance, mis en place une salle de naissance interculturelle ou « humanisée » (faisant référence à l’accouchement humanisé (parto humanizado), terme utilisé en Bolivie) adaptée aux cultures autochtones, remis des aliments aux femmes qui font 4 contrôles prénataux au Centre de santé et remis un Aguayo (tissu andin) et des accessoires pour le bébé aux femmes qui ont crée des liens avec le Centre de santé permettant de faire un suivi auprès des nouveaux nés et des mamans. Finalement, il s’est crée un rapprochement entre volontaires de la santé (promotores de la salud), sages-femmes et médecins traditionnels qui vivent dans les régions éloignées environnantes et le Centre de santé.
La « Wawa Yuriñ Uta » (Maison de naissance du bébé, en Aymara)
Dans le cadre de ce projet, on a mis sur pied une chambre de naissances culturellement adaptée (comprenant 2 pièces, lit bas, échelle pour s’accroupir et se tenir, petite cuisine, vaisselle et casseroles en terre cuite, lit pour la famille, peint de couleur terre, rappelant les adobes (briques de terre) de leurs demeures et tapissé d’aguayos sur les murs et le sol) afin d’inciter les sages-femmes à venir avec les femmes faire les accouchements dans un lieu plus sécuritaire en cas de complications, au sein même du Centre de santé. Selon des données statistiques du Secteur santé en 2006, une grande majorité des femmes (plus de 90%) n’allaient pas au Centre de santé pour accoucher, elles sont accompagnées chez elles souvent par une sage-femme, par la famille ou par le conjoint. Le problème est qu’en cas de complications, les risques pour la mère et l’enfant sont très élevés puisqu’ils sont éloignés géographiquement, mais aussi culturellement (il est parfois difficile de les convaincre d’aller voir les professionnels de la santé).
Une action concertée avec le gouvernement bolivien
Tout au long du processus nous essayons que les actions du projet de l’Aguayo soient aussi enlignées avec les politiques nationales du pays. La Bolivie est un des rares pays à avoir un Vice-ministère spécialement dédié à la Médecine traditionnelle et à l’interculturalité. C’est une des créations du gouvernement de Evo Morales. Avec la sage-femme et guérisseuse, Doña Gregoria, nous sommes entrés en contact avec ce vice-ministère, mis sur pied depuis mars 2006 seulement, qui nous a reçus les bras ouverts. Depuis, nous avançons peu à peu dans la reconnaissance des médecins traditionnels ou yatiris (communément appelés ici). Tout tout chaud…! Je vous annonce que depuis la mi avril 2007 Curahuara de Carangas a une intervenante en médecine traditionnelle au sein même du petit Centre de santé, payée par l’état! Ce n’est pas rien du tout, nous serions la première municipalité rurale à avoir un poste en médecine traditionnelle!!!
C’est tout un défi car il n’y a pas de modèle à suivre. Il faut le créer ! En ce sens, je travaille avec Doña Gregoria pour l’appuyer dans son insertion dans le système public de la médecine moderne qui est tout un monde, si différent du sien! Le Vice-ministère est réellement notre appui en ce sens, car il reste encore beaucoup d’efforts à faire pour conscientiser les acteurs de la santé moderne à l’importance de travailler en complémentarité et en respect avec les acteurs de la médecine traditionnelle, et ce, pour le mieux être de la population bolivienne. Selon des données récentes (Source : Plan Nacional de Desarrollo, 3.4.2. SALUD, Bolivia, 2006, p.37) « 77 % de la population bolivienne serait exclue des services de santé » souvent pour des raisons géographiques, économiques, mais surtout culturelles. On nous a vu dans l’action et le Vice-ministère nous appui en ce sens, comme Municipalité pouvant en inspirer d’autres.
Des résultats probants
Depuis que le projet est en cours, on a doublé le nombre d’attentions en contrôles prénataux et en accouchements institutionnels ou en coordination avec les sages-femmes et le personnel du Centre de santé. On a mis sur pied la salle de naissance « intercultural o humanizada » qui a mis au monde hier (le 13 Avril 2007) un autre petit garçon à l’aide de la sage-femme que j’ai pu voir avec son père et sa maman heureux et comme chez eux dans la « Wawa Yuriñ Uta ». Enfin, on a un poste en médecine traditionnelle depuis peu, qui devra faire sa place en douceur et qui reste encore un défi dans le contexte actuel.
On développe des actions sous le chapeau de ce projet mobilisateur, mais on en est aussi à consolider ce que nous avons fait depuis le début parce que depuis mon arrivée le médecin et l’infirmière du Centre de santé ont changé, ce qui implique un temps d’appropriation et d’adaptation pour les nouveaux arrivés.
La santé des enfants et des mères

Pour les prochains mois, on prévoit publier une brochure de sensibilisation et d’éducation pour les familles, organiser des formations sur l’attention en santé en médecine moderne et médecine traditionnelle, travailler avec une des communautés sur un projet de jardin botanique de plantes médicinales, réaliser des ateliers de cuisine avec les mamans pour prévenir les problèmes de malnutrition qui sont très élevés chez les enfants (33 % à Curahuara) et aussi chez les mamans. C’est une autre cause de mortalité chez les nourrissons. Il y 3 semaines un petit bébé d’à peine 4 mois est mort de malnutrition. Il faut dire aussi qu’il y a parfois des liens avec la diarrhée, première cause de mortalité infantile, puisque après chaque épisode de diarrhée les nourrissons perdent beaucoup de poids. Au fur et à mesure que le projet avance on s’ajuste et on souhaite organiser des activités qui vont nous aider à lutter contre la mortalité infantile.
Avec ce projet nous avons vraiment fait en sorte que la santé soit reconnue comme importante, le maire et les conseillers municipaux de Curahuara de Carangas ont appuyé le projet avec des fonds municipaux. Pour 2007, la municipalité a inclus dans son plan d’action des budgets pour le développement du projet. De plus, d’autres municipalités environnantes formant partie d’une association de municipalités rurales Aymaras sans frontières (Mancomunidad de Municipios Aymaras sin Fronteras) sont intéressés à ce que ce projet soit répliqué chez eux. Tranquillement les acteurs locaux s’approprient de l’essence du projet, mais surtout de l’importance de travailler ensemble pour mieux résoudre les problèmes de santé de leur population. Je pourrais vous en parler longuement… c’est un projet avec une vision globale qui englobe plusieurs actions coordonnées et complémentaires entre acteurs de la santé (médecine traditionnelle et moderne) et autres acteurs concernés.




